
Suivant l’exemple des études qui ont été réalisées sur la musique (Norbert Dufourcq, La Musique à la cour de Louis XIV et de Louis XV d’après les Mémoires de Sourches et Luynes, 1681-1758, Paris, Picard, 1970) et sur la mort à la cour (Dirk Van der Cruysse, La mort dans les Mémoires de Saint-Simon : Clio au jardin de Thanatos, Paris, Nizet, 1981), nous avons procédé à un dépouillement systématique des mémoires, journaux et souvenirs pour traiter du thème relatif aux sciences et pratiques savantes à Versailles (1673-1789) et n’en présenter ici que la sélection la plus pertinente. Ces extraits sont précédés d’une introduction générale et d’une note de présentation pour chaque auteur cité.
INTRODUCTION
Plusieurs facteurs ont favorisé l’essor des sciences à la cour de Versailles. En premier lieu, les chantiers mis en œuvre pour l’agrandissement du château et de son domaine, qui ont nécessité des techniques nouvelles, faisant ainsi des courtisans les premiers observateurs mais aussi les premiers bénéficiaires de ces innovations. C’est aussi à Versailles que s’exerce la tutelle du pouvoir sur les sciences : par le surintendant des Bâtiments puis, à partir de 1691, par le secrétaire d’État de la Maison du roi. Les fondations de l’Académie des sciences (1666) et de l’Observatoire de Paris (1667) suscitées par Louis XIV marquent une première impulsion, prolongée et complétée par la création d’autres institutions au cours des règnes suivants : l’Académie royale de Chirurgie (1731), l’École des Ponts (1747), l’Académie royale de Marine (1750), l’École du Génie de Mézières (1751), la Société royale d’Agriculture (1761), l’École vétérinaire d’Alfort (1764), la Société royale de Médecine (1778), ou encore l’École des Mines (1783). Les membres honoraires de l’Académie des sciences, sont ministres, clercs ou laïcs, issus des plus grandes familles nobles. Parmi ces hommes de cour, si la majorité n’apporte qu’un patronage institutionnel, beaucoup font figure de réels amateurs de sciences. La résidence royale est un lieu d’échange, les courtisans ont l’opportunité de rencontrer quotidiennement des savants (précepteurs, médecins des princes…) ou bien plus occasionnellement lors de démonstrations de nouveaux procédés présentées aux souverains. Au XVIIIe siècle, le « système de cour » change de nature, l’intimité recherchée par Louis XV et Louis XVI tend à désacraliser le cérémonial et à modifier profondément les rapports entre la cour et son monarque, conduisant les courtisans à rechercher d’autres lieux de sociabilité, en particulier dans les salons parisiens. Les membres de la haute noblesse vont désormais côtoyer plus librement savants et philosophes, les échanges entre la « cour » et « la ville » se transforment tout en s’enrichissant.
La société très particulière qu’ont constitué les courtisans a bénéficié très tôt et, de manière privilégiée, des avancées scientifiques ; ce qui explique en partie leur intérêt croissant pour ces sujets. Ce constat fait dire à Friedrich Melchior Grimm vers la fin du XVIIIe siècle « on ne vit peut-être jamais autant de ducs et de pairs occupés d’arts et de connaissances utiles que nous pourrions en compter dans ce moment » (Grimm, Friedrich Melchior ; Diderot, Denis, Correspondance littéraire philosophique, critique, adressée à un souverain d’Allemagne pendant une partie des années 1775-1776 et pendant les années 1782 à 1790 inclusivement, Paris, F. Buisson, 1813, t. II, 3e partie, p. 88). Comment se définit cette société de cour à la fin de l’Ancien régime ? Selon Jacques Levron « appartiennent proprement à la cour et en constituent la figuration quotidienne, tout d’abord l’ensemble des membres de la Maison du roi, de la reine, des princes et des membres de la famille royale, tous les grands, ducs et marquis, qui estiment nécessaire de résider auprès du roi ; tous ceux qui sont les favoris, les intimes de ces personnages, enfin, peu à peu, tous les grands noms de la noblesse de France, quand on a compris que, de Versailles partent toutes les grâces, tous les bienfaits, tous les avantages et qu’on ne peut espérer quelque faveur si l’on n’a pas été vu à Versailles. » (Jacques Levron, Les courtisans, Paris, Le Seuil, 1961, p. 76-77). Frédérique Leferme-Falguières utilise quant à elle le concept de centre et de périphérie en soulignant les interactions entre les divers groupes sociaux qui constituent la cour. « Si l’on définit cette société de manière plus précise, le critère de différenciation principal est le logement à la cour. En effet, seuls les logés participent quotidiennement à la vie de cour et contribuent à l’organiser. Les différents états des logés permettent ainsi de définir précisément la société de cour vivant de manière quasi permanente à Versailles. Si l’on croise ce critère avec celui de la naissance, ce qui permet de ne retenir que la noblesse et d’exclure le personnel subalterne, on arrive à définir un groupe social cohérent. La haute noblesse de cour, toujours titrée, cumulant les charges et les pensions et vivant dans la commensalité du roi, cette haute noblesse n’est absolument pas homogène mais s’organise de manière très hiérarchisée en fonction de trois critères principaux que sont la naissance, les titres et la fonction. » (Frédérique Leferme-Falguières, « Le fonctionnement de la cour de Versailles. Une modélisation des notions de centre et de périphérie », Hypothèses, 1999/1, p. 208-209). Nous avons donc sélectionné les témoignages des mémorialistes, ayant vécus dans la commensalité de la famille royale ou ayant fait partie du cercle de leurs intimes, en ne retenant que ceux qui pouvaient réellement nous éclairer sur les pratiques savantes à la cour durant les règnes de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI. Nous ne serons pas surpris de ne pas retrouver dans notre sélection les Mémoires du duc de Saint-Simon, pourtant considéré comme l’un des mémorialistes les plus importants du règne du Roi-Soleil. Car ses Mémoires, écrits de 1729 à 1738, apportent peu d’éléments supplémentaires sur les pratiques savantes de la cour si on les compare au Journal de Dangeau qui constitua la base de son travail et qu’il annota très largement. Lorsque nous l’avons jugé utile, nous avons néanmoins mentionné en note, de courts extraits des propres mémoires de Saint-Simon ou de ses additions au Journal de Dangeau.
Le dessein de notre travail est de tenter de spécifier la nature des pratiques savantes du roi, de la famille royale et des courtisans, à travers les témoignages réalisés à la cour par les courtisans eux-mêmes. Mais aussi de comprendre la nature des relations entre le prince et le savant. Les avancées scientifiques intéressaient-elles la société des princes et plus largement les courtisans ? La cour de Versailles formait-elle une cour savante ? Peut-on identifier au sein de la cour des amateurs de sciences ? Quelles ont été les pratiques savantes exercées à la cour et par qui ? Quels étaient les savants présents à la cour ? Quelle fut la nature des échanges scientifiques entre princes et savants ? Quelle fut la place du savant à la cour ? Les savants ont-ils retiré pour eux et leurs proches des faveurs auprès du roi ? Dans quelle mesure le savant est-il devenu lui aussi un homme de cour ? Telles sont les nombreuses interrogations qui ont guidé nos recherches et auxquelles les mémoires, journaux et souvenirs de cour, donnent des éléments de réponses. Les extraits ici présentés apportent un témoignage, certes furtif et partiel sur les pratiques savantes à la cour de Versailles, mais ils permettent néanmoins de saisir quels furent les liens entre la société curiale et le monde des savants. À l’exemple de leurs souverains, les courtisans se sont intéressés aux sciences. Il ne s’agissait pas alors de copier le goût du roi par simple flagornerie. Curieux, amateurs ou véritables savants, ces hommes de cours ont mené une réflexion sur l’émergence de pensées, de connaissances et de techniques nouvelles dans le domaine scientifique. Ils ont donnés un écho aux progrès scientifiques qui ont marqué leurs contemporains, des chantiers de construction du château de Versailles en passant par les avancées médicales et les expéditions autour du monde. Sous leur plume, la cour de Versailles apparaît dès lors comme un lieu de diffusion scientifique.
AVERTISSEMENT
L’orthographe et la typographie des éditions utilisées ont été conservées. Des ajouts entre crochets et des notes ont parfois été insérés pour une meilleure compréhension des textes.
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