

ÉcoNoble propose de relire l’histoire de la cour au prisme de ses acteurs, en adoptant une approche qui leur a jusqu’à présent été peu appliquée : celle de l’histoire économique et sociale. En s’appuyant sur une documentation de première main, le but sera de questionner le paramètre curial pour le circonscrire et en mesurer le poids sur les fortunes de ceux et celles qui fréquentent le souverain et ses résidences, entre le milieu du XVIIe siècle et les premières années de la Révolution. L’hypothèse de travail, qu’il s’agira d’éprouver, est celle d’un enrichissement favorisé par le contexte aulique et d’une interdépendance entre la Couronne et les courtisans. C’est finalement la question de l’épanouissement des élites, au contact du pouvoir, qui sera posée. Cet axe s’inscrit dans le cadre du programme « Réseaux et sociabilités à la cour de France, XVIIe-XVIIIe siècle » du Centre de recherche du château de Versailles, en dialogue avec l’axe prosopographique « PERCOUR – Personnes, charges et réseaux de cour », coordonné par Benjamin Ringot. Il se déploiera à partir de 2027, après une année de préfiguration en 2026.
L’axe ÉcoNoble a vocation à mesurer ce que coûte mais aussi ce que rapporte véritablement la cour, conduisant à interroger – si ce n’est à renverser – deux propositions généralement tenues pour acquises. La première fait du train de vie aulique une source immodérée de dépense ; la seconde, de la cour un outil du pouvoir royal entretenant une partie de la noblesse dans une forme de dépendance économique. Notre hypothèse de travail se positionne à contre-courant : le train de vie en cour pèse peut-être moins sur les fortunes que le lignage lui-même et les frais qu’il implique, à moyen et long termes (mariages, séparations, successions, veuvages). Il est probable que, sauf fragilités inhérentes à leurs choix d’alliance et de transmission, la plupart des familles voient même croître leur capital social et économique à la cour, leur permettant de s’émanciper de la Couronne et d’équilibrer, voire d’inverser, le rapport de force. Cette démarche, consistant à évaluer et – si notre hypothèse se confirme – à nuancer le coût de la cour, permettra par extension d’insister sur le poids des biens et des droits venus des femmes dans une société où prévaut la primogéniture mâle. Au-delà, ÉcoNoble offrira une contribution à l’histoire sociale de la haute noblesse, dans le sillage de travaux récents comme ceux de Jeroen Duindam (2003/2005), Leonhard Horowski (2012/2048) et Élie Haddad (2024). C’est ainsi toute l’agency (Giomi, Lett, Steinberg, 2025) de certains courtisans qui sera mise au jour, invitant aussi à éprouver la portée du pouvoir royal et son caractère « absolu ».
Dans le même temps et dans une dynamique réflexive, le travail de recherche à partir des archives sera indissociable d’une réflexion sur les définitions, à la fois des courtisans et de la cour elle-même (cf. Hassler, Lemaigre-Gaffier, 2025). Nous mènerons à bien au moins une étude de cas, qui permettra de déterminer finement, à une échelle micro-historique, ce qu’est ce paramètre « cour » dans la fortune : quels revenus et quelles dépenses en sont indissociables ? Et a fortiori, peut-on définir un train de vie propre à ce milieu aulique ? Parallèlement, sera également mise en œuvre une étude quantitative à partir des contrats de mariage signés par un ou plusieurs membres de la famille royale. Celle-ci conduira, toujours dans ce dialogue entre théorie et pratique, à faire une sociologie des conjoints et de leurs réseaux, en examinant leurs origines sociales, leurs titres de dignité, leurs charges, leur ancrage familial et social. Pourra ainsi se dégager une typologie des courtisans, dans toute leur variété, au sein de laquelle les noblesses seront particulièrement scrutées.
ÉcoNoble conduira donc à relire l’histoire de la cour au prisme de sources rarement exploitées en ce sens, apportant à ce champ de recherche, focalisé surtout sur les institutions, de précieux compléments à la fois empiriques et méthodologiques. Notre perspective aura d’abord une portée épistémologique : elle montrera l’intérêt d’intégrer une dimension économique à la compréhension de la société de cour, celle-ci faisant encore trop souvent défaut pour en saisir toutes les logiques (et ce malgré des études fondamentales comme celle d’Aymard, Romani, 1998). Les acteurs autres que royaux retrouveront aussi toute leur place dans cette histoire de la cour et de l’économie d’Ancien régime, tandis que sera apporté un nouvel éclairage à l’histoire des noblesses. Enfin, en miroir des courtisans, c’est la figure royale qui apparaîtra dans la réalité concrète de son pouvoir, et de ses limites, invitant à éprouver l’image traditionnelle du souverain dispensateur de grâces, duquel dépend la survie économique des élites.
La mise à l’épreuve de nos hypothèses se déclinera en trois phases de recherche : étude de cas, synthèse historiographique comparative et étude quantitative sur le mariage à la cour.
Étude de cas : les Noailles
Le cas d’étude portera à l’échelle d’une maison nobiliaire, celle de Noailles, et prendra en compte toutes les branches et individus qui la composent, entre la naissance du premier duc (1650) et le décès de son deuxième arrière-petit-fils Philippe (1794). Le premier critère qui a conduit à retenir ce lignage est documentaire : les Noailles ont laissé de nombreuses archives mais restent néanmoins encore peu étudiés, en dehors de quelques monographies à vocation surtout généalogique. Un second critère relève de la pertinence scientifique de ce cas d’étude. Contrairement à la majorité des maisons ducales, les Noailles parviennent à se maintenir socialement et économiquement, voire à s’élever, sur le long terme. Pourtant, ils connaissent une situation démographique qui, chez d’autres, s’avère souvent délétère : des fratries nombreuses et comptant beaucoup de filles. Nous nous interrogerons ainsi sur la longue stabilité de cette famille qui, dans le paysage de la haute noblesse de cour, semble constituer une exception.
Cette étude de cas permettra d’observer une fortune nobiliaire sous tous les angles, dans ses dimensions économiques, sociales, spatiales et temporelles. Seront d’abord considérés les patrimoines/ matrimoines, hérités ou acquis, et au-delà les investissements dans l’économie. Prises ainsi dans leur globalité, les fortunes seront également observées dans leurs dynamiques. Toutes les sources susceptibles de nous renseigner sur les dépenses et les consommation (cf. Coquery, 1998), seront scrutées et compilées de manière à dégager des tendances quant à la nature et à l’estimation du train de vie. Une attention particulière, mais pas exclusive, sera enfin accordée aux opérations impliquant la Couronne pour apprécier leur poids dans l’ensemble des avoirs et interroger l’existence d’une interdépendance, voire d’un équilibre, entre les parties.
L’étude de ces dynamiques mettra en évidence les actifs autant que le passif – dépenses quotidiennes et emprunts. Ce faisant, elle apportera de nouveaux éclairages sur la mécanique de l’endettement, en mobilisant la notion de « crédit » dans toutes ses acceptions (Crowston, 2013 ; Hoffman, Postel-Vinay, Rosenthal, 2001) : « prêt mutuel qui se fait d’argent et de marchandises » (crédit financier), mais aussi « estime qu’on s’acquiert dans le public par sa vertu, sa probité, sa bonne foy, et son mérite » (crédit social) et « puissance, autorité, richesses qu’on s’acquiert par le moyen de cette réputation » (crédit symbolique), d’après Furetière (1690). Par l’ampleur de son patrimoine, la haute noblesse dispose d’une capacité d’emprunt et de remboursement considérable ; pour autant, la confiance de ses créanciers pour accorder un crédit, au sens financier, repose moins sur son capital économique que sur son crédit, au sens social et symbolique. La dette n’est pour elle pas nécessairement synonyme de faillite, en somme.
Perspective comparative : synthèse historiographique
Nous chercherons par ailleurs à comprendre la place des Noailles parmi leurs pairs – à savoir les ducs et pairs et maréchaux de France, qui ont déjà fait l’objet de prosopographies ou de monographies (entre autres Labatut, 1972 et Surreaux, 2013). Il s’agira notamment de mettre leur trajectoire en regard de mécanismes socio-économiques différents, a priori caractéristiques de la haute noblesse dans le contexte curial :
• Ascension rapide, par exemple pour les ministres ou encore les favori(te)s et maîtresses des rois de France et leur entourage (notamment Bergin, 1987 ; Dulong, 1990 ; Le Roux, 2000 ; Leroux, 2020 ; Villain, 1994).
• Extinction, par exemple pour certaines familles ducales dont les héritiers mâles viennent à manquer, comme les d’Antin (Jugie, 1999). D’autres incarnent plus directement le phénomène de la faillite, comme les Rohan-Guéméné, auxquels est consacrée une thèse actuellement en préparation (par Inès Arnaud).
Pour mieux situer les Noailles et ces élites ducales ou ministérielles au sein de la population curiale, nous ferons une synthèse de l’historiographie existante consacrée aux franges les plus privilégiées – enfants, petits-enfants de France, princes du sang, légitimés –, mais aussi à d’autres groupes sociaux qui dépassent le cadre de la cour stricto sensu, tels que les hommes de finance, officiers de magistrature, artistes et architectes, noblesses de province. Une attention sera également portée aux élites nobiliaires et princières d’autres royaumes, comme l’Angleterre ou l’Espagne.
Étude quantitative : mariages et alliances à la cour
Pour prétendre à une certaine généralisation, ce projet proposera parallèlement une étude quantitative centrée sur le mariage à la cour, qui s’arrêtera sur le moment où l’union est contractée (préparation et signature du contrat), puis suivra sa mise en œuvre sur le temps long (application des clauses prévues au contrat). Ce travail permettra de mener à bien une histoire inédite de la cour, économique et sociale, qui s’appuiera sur des sources primaires et viendra compléter les études menées jusqu’alors, qui portaient plutôt sur une documentation de seconde main (notamment celles de Fitou, Ladurie, 1991 et Horowski, 2012/2019).
Ce volet visera en premier lieu à étudier les circulations économiques : sommes d’argent (comptant ou rentes) mais aussi biens mobiliers et immobiliers, réels ou en puissance, donnés ou promis aux conjoints. Seront alors observés la nature de ces biens, leur poids dans la fortune lignagère (balance des dots) et l’effectivité des dons/versements. Au-delà de la question des biens, se posera celle des agents impliqués, donateurs et donataires : degré de parenté, dimension genrée, substitutions et profondeur chronologique de la transmission (logiques collectives/individuelles notamment du point de vue du droit). Cette étude des contrats de mariage permettra enfin d’interroger l’ingérence royale, et donc sa place dans la fortune des couples (à terme des familles), à travers une étude systématique des dons faits par le roi ou l’un de ses parents.
Cette approche centrée sur la dimension économique du mariage ne fera pas oublier sa dimension sociale. Nous procéderons également à une étude des réseaux : les conjoints, leurs parents (ou représentants légaux) et leurs témoins dont sont précisés les noms et le degré de parenté seront relevés pour reconstituer la « parenté vécue » (et pas seulement la généalogie qui ne dit rien de la proximité et de la fréquentation des individus).
• En somme, dans le cadre de cette étude quantitative, le mariage sera retenu comme indicateur pertinent pour recueillir et comparer des données, dans la mesure où les contrats forment un ensemble documentaire cohérent et stable, potentiellement complet.
• « Le mariage fait-il alliance ? » est la question qui guidera ensuite l’analyse : nous nous demanderons si l’union matrimoniale est véritablement synonyme d’alliance entre deux individus et deux maisons lorsque, au-delà de la dimension sociale et symbolique, l’on prend en compte la dimension économique, à court et à long terme. Celle-ci implique en effet, dans de nombreux cas, des négociations voire des conflits au moment des séparations ou du veuvage.
Coordination et recherche : Flavie LEROUX, chargée de recherche au CRCV.
Recherche : Sandrine JAUNEAU, chargée de recherche au CRCV.
Conseil scientifique à venir.
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